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(Photo : IEIM / Valériane Thool)

Point de vue: Où en sommes-nous 70 ans après l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme ?

Par Peter Leuprecht

« La Déclaration universelle des droits de l’homme dont nous célébrons le 70e anniversaire est incontestablement un document de signification et portée historiques. Elle a bien vieilli et reste d’une actualité brûlante.

Elle promet à l’humanité une double libération : libération de la terreur et libération de la misère. Elle énonce des droits civils et politiques et des droits économiques, sociaux et culturels. Comme tout le droit international des droits humains, elle est fondée sur trois piliers : l’universalité et l’indivisibilité des droits proclamés et la solidarité ou fraternité entre les humains sans laquelle les droits humains ne sauraient être une réalité vivante.

La Déclaration universelle a marqué le début d’un énorme travail normatif. De nombreux instruments juridiques ont été élaborés au niveau mondial et régional. Les deux Pactes internationaux – sur les droits civils et politiques et sur les droits économiques, sociaux et culturels – ont été adoptés, ainsi qu’une multitude d’instruments concernant des problèmes spécifiques telles que la peine de mort, la torture ou certaines catégories d’humains, par exemple les enfants. Des mécanismes de contrôle ont été institués. Contrôle qui en partie est exercé par des organes composés non de représentants de gouvernements, mais de personnalités indépendantes.

Cependant, le droit international de droits humains ressemble à un gruyère avec de nombreux trous. Le nombre de ratifications varie énormément d’un instrument à l’autre. Les mécanismes de contrôle sont eux aussi très inégalement acceptés. Les États les plus puissants du monde sont particulièrement réticents à accepter un contrôle international. De plus, il faut malheureusement constater que seulement un quart environ des décisions, avis ou conclusions des organes de contrôle sont mis en œuvre.

Ce qui m’amène à me demander : où en sommes-nous 70 ans après l’adoption de la Déclaration universelle ? Je suis personnellement – sans doute comme la plupart d’entre vous – interpellé par la souffrance humaine. Pour moi, l’objectif primordial des droits humains, de leur défense, de leur promotion et de l’engagement en leur faveur ; c’est de prévenir, de réduire, d’atténuer la souffrance humaine. D’où la question : est-ce que dans le monde d’aujourd’hui, il y a moins de souffrance humaine qu’en 1948 ?

Je dirais qu’il y a quelques progrès mesurables, par exemple le recul de la peine de mort, qui a été abolie dans plus de cent pays. Je pense aussi que la Convention européenne pour la prévention de la torture – à l’élaboration de laquelle j’ai été étroitement associé – aide à prévenir la souffrance résultant de la torture, grâce au système d’inspection des lieux de détention qu’elle a institué. 

Sans doute pourrait-on citer d’autres exemples positifs, mais le fait est qu’il reste énormément de souffrance humaine dans ce monde, et qu’il reste énormément à faire pour réaliser cet « idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations » formulé dans la Déclaration universelle. Je pense entre autres aux terribles souffrances des millions de réfugiés et migrants, à celles et ceux qui meurent devant la forteresse Europe, aux milliers engloutis en Méditerranée, devenue un grand cimetière. 

Hélas, l’Europe nous offre un affligeant spectacle de non-solidarité. Je pense à celles et ceux qui croupissent dans les geôles de régimes de non-droit, et à celles et ceux qui y sont mis à mort. Je pense aux femmes, hommes et enfants qui souffrent et meurent de faim et de malnutrition. Et je pense à beaucoup d’autres. Le fait est que les droits humains universellement proclamés sont loin, très loin d’être universellement respectés et appliqués. C’est pour cela que le combat pour les droits humains doit être mené sans relâche, toujours et partout. Les droits humains doivent être affirmés et défendus face au pouvoir, quel qu’il soit : étatique, économique, financier, religieux, médiatique, ou encore le pouvoir de la science et de la technologie.

En matière de droits humains, rien n’est jamais définitivement acquis. Chaque période de l’histoire produit de nouvelles menaces contre ces droits. Qu’en est-il aujourd’hui ? Je me limiterai à évoquer quatre menaces.

Première menace : la globalisation prédatrice et l’idéologie pan-économique qui la sous-tend, le fondamentalisme du marché. Cette idéologie érige « les lois du marché » en loi suprême. Elle réduit Homo sapiens à Homo oeconomicus, à un facteur ou, si l’on veut être un peu plus optimiste, à un acteur économique, à un consommateur et participant au marché. Dans cette vision, il n’y a pas de place pour la dimension sociale et culturelle des droits humains ni pour la solidarité.

Deuxième menace, liée à la première : la destruction de l’environnement qui cause déjà et causera encore davantage à l’avenir d’indicibles souffrances humaines. Le monde sera confronté à un nombre croissant d’éco-réfugiés. Le droit international commence à tenir compte de cette effrayante réalité ; on a parlé d’un « greening of international law ». Il faudra aussi un « greening » (verdissement) du droit international des droits humains.

Troisième menace : les tendances régressives et mouvements populistes. Je dirais que ce sont des tendances anti-raison et anti-conscience. L’article 1er de la Déclaration universelle stipule : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience. » Raison et conscience. Raison d’abord. Les tendances régressives et populistes qui sont à l’œuvre dans nos sociétés visent à endormir la raison. À la raison, l’article 1er de la Déclaration universelle ajoute la conscience comme caractéristique de l’être humain. Le fait qu’il y figure est dû à Peng-Chun Chang, représentant de la Chine à la Commission des droits de l’homme des Nations unies chargé de préparer un projet de Déclaration. Ce qu’il visait était « ren », concept central et fondamental de la philosophie de Confucius. Il a été mal traduit en « conscience », mais ce qu’il signifie plus précisément est « conscience de l’autre et de l’unité du genre humain ». Les mouvements régressifs et populistes s’y opposent violemment. Ces mouvements – aussi bien que l’idéologie pan-économique – s’attaquent à la conception même de l’être humain qui est à la base de la Déclaration universelle.

Quatrième menace : l’inconscience, l’indifférence, le manque de solidarité. Malgré la sévérité des trois menaces que je viens d’évoquer, de larges secteurs de nos sociétés, surtout occidentales, ne sont pas conscients de l’importance fondamentale des droits humains et indifférents devant leurs violations et pas solidaires des victimes de ces violations. De prétendus intellectuels, arrogants et blasés, croient qu’il est chic d’ironiser sur le « droitsdelhommisme » et le « chartisme ». Dangereux aveuglement !

Pour terminer, je voudrais passer de l’universel au local. À travers le monde, de nombreuses villes se sont proclamées « Villes des droits humains ». Elles s’efforcent de faire du respect de ces droits une réalité vivante pour les femmes, hommes et enfants habitant ces villes. Pourquoi Montréal ne deviendrait pas aussi une Ville des droits humains ?

Ensemble, d’un point de vue international, national et local, tout près de chez nous, menons le combat pour les droits humains universels et indivisibles ! »

Dans la catégorie Numéro 41 (Mars-Mai 2019)

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